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Tudor Arghezi est né à Bucarest dans une famille paysanne. À onze
ans, il s'engage dans une vie aventureuse. Il donne, âgé de
douze ans, des leçons d'algèbre, travaille chez un tailleur
de pierre, devient secrétaire d'une galerie de peinture, puis
entre comme laborantin à la fabrique de sucre de Chitila et
se trouve nommé, à dix-huit ans, directeur du laboratoire. À partir
de 1896, il publie des vers dans Liga ortodoxa (« La Ligue orthodoxe »),
journal d'Alexandru Macedonski, poète symboliste, dont il subit
l'influence. En 1899, il se fait moine au monastère de Cernica,
puis est attaché comme diacre au clergé de la métropolie – de
la cathédrale. Il devient le filleul spirituel du métropolite,
Iosif Gherghian. Il fonde alors, avec V. Demetrius, la revue Linia
dreapta (« La Ligne droite »), où il publie un cycle
de poèmes, Agate negre (« Les Agates noires »),
qu'il se refusera d'ailleurs à insérer dans ses recueils
ultérieurs. Il est envoyé à Fribourg, en Suisse,
pour parfaire ses études de théologie. Le choix de cette
ville et de la Faculté catholique, où Tudor Arghezi s'inscrit,
peut surprendre. Il s'explique si l'on pense que le métropolite
Gherghian avait de telles sympathies pour le catholicisme qu'il s'y était
converti en secret – on ne le sut qu'à sa mort. Bientôt,
Arghezi abandonne la vie religieuse, se rend à Genève
puis à Paris où il travaille comme marchand ambulant
et comme débardeur, retourne à Genève où il
fabrique des boîtiers de montre, et rentre enfin en Roumanie,
où l'appellent ses obligations militaires, en février
1910.
Mêlé à la vie littéraire de Bucarest, il
publie des vers et chroniques dans différentes revues, notamment
dans Cronica (« La Chronique ») – qu'il a fondée
lui-même, en 1915, avec son ami, Gala Galaction.
En 1916, il prend parti contre l'entrée en guerre de la Roumanie
aux côtés des Alliés et il est interné dans
la prison de Vacaresti. Cette expérience, et notamment la fréquentation
de condamnés de droit commun, lui inspirera de nombreux poèmes.
En 1922, il prend la direction de la revue Cugetul românesc (« La
Pensée roumaine ») puis du journal Natiunea (« La
Nation »). À partir de 1928, il publie un périodique
de format très réduit et de caractère essentiellement
polémique, Bilete de papagal (« Billets de perroquet »).
En 1927 paraît son premier recueil de vers, Cuvinte potrivite
(« Paroles assorties »), puis en 1931 Flori de mucegaiu
(« Fleurs de moisissure »), en 1935, Carticica de seara
(« Le Petit Livre du soir ») et, en 1939, Hore (« Farandoles »).
En prose, il publie en 1930 Icoane de Lemn (« Icônes de
bois ») dont le sous-titre est significatif : Din Amintirile
ierodiaconului Iosif (« Souvenirs du diacre Joseph »),
peinture très caricaturale de la vie des moines orthodoxes,
Poarta neagra (« La Porte noire »), recueil de ses souvenirs
de prisonnier, en 1933 Tablete din tara de Kuty (« Tablettes
du pays de Kuty ») – kutya veut dire « chien » en
hongrois –, satire des mœurs roumaines de son temps. En
1934, avec Ochii Maicii Domnului (« Les Yeux de la Vierge Marie »),
il aborde le roman psychologique et donne en 1936, dans Cimitirul Buna
Vestire (« Le Cimetière de l'Annonciation »), une
peinture à nouveau satirique de ses contemporains, cette fois
sous une fiction : les morts d'un cimetière ressuscitent et
reprennent leur place au milieu des vivants. Le roman Lina (1942),
qui se passe dans une fabrique de sucre, stigmatise les industriels étrangers
au pays et exalte la dure vie des ouvriers.
En marge de ces écrits – la plupart à résonance
polémique – Arghezi a composé, en 1932, un recueil
d'esquisses, Cartea cu jucarii (« Le Livre des jouets »)
où il met en scène ses deux jeunes enfants.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Tudor Arghezi publie, en octobre
1943, un pamphlet intitulé Baronul (« Le Baron »),
où, s'en prenant sous un mode voilé au baron Von Killinger,
agent diplomatique de Hitler à Bucarest, il dénonce les
exactions des troupes allemandes. Le maréchal Antonescu le sauve
du pire en le faisant interner dans une prison roumaine à Tîrgu-Jiu,
où il reste quelques mois.
Après la guerre, Arghezi jouit pour un temps d'une certaine
notoriété : les Éditions d'État publient
en 1946 un choix de ses poèmes et une anthologie de ses « Billets
de perroquet ». En 1946, la seule pièce de théâtre
qu'il ait écrite, Seringa (« La Seringue »), est
jouée au Théâtre national.
Mais des « malentendus », comme disent ses biographes roumains,
surgissent entre le pouvoir et lui. Pendant huit ans, il reste dans
l'ombre, ne s'adonnant qu'à des traductions ou adaptations d'œuvres étrangères,
telles, notamment, les Fables de La Fontaine et celles de Krylov. En
1955, cependant, Arghezi rentre en grâce par la publication d'un
recueil de poèmes intitulé 1907, où il célèbre
la fameuse jacquerie du début du siècle et stigmatise
les boyards. En 1956, il donne un grand poème, Cântarea
omului (« Hymne à l'homme »), où il chante « la
naissance de l'homme et l'obscurité de son origine, la découverte
du feu, l'invention des outils, l'évolution et la lutte des
classes » (Luc-André Marcel). Devenu poète national
de la Roumanie nouvelle, il publie de nombreux volumes, en vers et
en prose. Une édition complète de ses œuvres paraît
en 1959.
Sous la monarchie, Tudor Arghezi avait reçu, en 1934, le Prix
national de poésie, conjointement avec l'écrivain Bacovia.
Sous le nouveau régime, il fut encore lauréat du prix
d'État, et reçut le titre de « Héros du
travail socialiste ».
Il est mort à Bucarest le 14 juillet 1967.
On a dit que Tudor Arghezi était un Baudelaire roumain. Ce genre
d'analogie, fallacieux le plus souvent, n'est acceptable ici que dans
la mesure où certains poèmes – les Fleurs de moisissure,
notamment – rappellent la manière des Fleurs du mal, non
sans aller jusqu'à l'obscénité (Rava, Tinca).
Le paradoxe est que cet écrivain revendicatif, âpre dans
la lutte pour la justice ou pour la vengeance, capable par exemple
de narrer comment des paysans tuent un boyard, écrasant son
cadavre de leurs pieds nus, et le font, en le piétinant toute
une nuit, pénétrer dans le sol, savait trouver des accents
d'une exquise fraîcheur pour célébrer les jeux
et les ris de son petit garçon et de sa petite fille.
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