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Né à Pascani, Mihail Sadoveanu était d'une double
ascendance paysanne. Son père, avocat, avait pour aïeux
des propriétaires ruraux d'Olténie, sa mère descendait
d'anciens paysans libres. Il fit des études de droit à Bucarest.
En 1898, à dix-huit ans, il publie un essai dans la revue Vieata
Nova. Mais bientôt c'est N. Iorga lui-même qui l'invite à collaborer
au Semanatorul (Le Semeur), l'organe de l'école littéraire
qui prêche le retour aux sources paysannes de l'inspiration nationale
et porte le nom de Semanatorism.
Marié en 1901, il devient père d'une famille nombreuse
sur laquelle il règne en patriarche autoritaire ; il obtient à Bucarest
un emploi à la Casa Scoalelor, la « Caisse des Écoles »,
puis au ministère des Arts. En 1906, il s'installe à Falticeni
où il a acquis un domaine de deux hectares qu'il exploite en
gentilhomme fermier – non sans s'intéresser à la
vie des paysans, ses voisins, publiant pour eux une revue, Ravasul
proporului (Le Billet du peuple), qui comporte de nombreux conseils
d'agronomie pratique. Cependant, G. Ibraileanu, qui vient de fonder à Iasi
la revue Viata româneasca (La Vie roumaine), lui demande sa collaboration.
Nommé en 1910 directeur du Théâtre national, Sadoveanu
quitte son domaine pour la capitale moldave où il reste jusqu'en
1936, date à laquelle il s'installe définitivement à Bucarest.
Il devient directeur des deux quotidiens Adevarul (La Vérité)
et Dimineata (Le Matin). En 1923, Sadoveanu entre à l'Académie
roumaine. Son discours de réception est un éloge de la
poésie populaire. En 1931, il est élu président
du Sénat.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il adhère au nouveau
régime et, pendant l'été 1945, il se rend en Russie,
visite Moscou et Leningrad et il écrit des articles enthousiastes
sur les réalisations soviétiques. Une nouvelle période
commence dans son activité littéraire. Il publie notamment
Mitrea Cocor (1949), roman d'un jeune paysan devenu militant communiste,
puis Nicoara Potcoava (Nicoara Fer à Cheval, 1952), qui lui
vaut le prix d'État de première classe. À l'occasion
de son soixante-quinzième anniversaire, il reçoit le
titre de Héros du travail socialiste. Il est mort subitement à Bucarest
en 1961.
Il semble que l'on puisse grouper sous le nom d'« études
naturalistes » une série de nouvelles ou de romans qui
dépeignent la misère physique et morale de personnages
condamnés à la déchéance dans les villes
de province. Les titres de ces diverses œuvres sont pour la plupart
révélateurs du climat spirituel que Sadoveanu veut créer
: Dureri înnabusite (Douleurs étouffées, 1904),
Floare ofilita (Fleur fanée, 1906), Apa mortilor (L'Eau des
morts, 1911), Locul unde nu s-a întîmplat nimic (L'Endroit
où il ne s'est rien passé, 1933). Même ambiance
dans les récits : Balta linistii (Le Marais du repos) ou O zi
ca altele (Un jour comme tant d'autres). La dédicace de Fleur
fanée s'adresse expressément aux « petits fonctionnaires
de province ». L'auteur leur voue son livre, « monotone
comme la vie qu'il renferme ». Monotone, en effet, l'existence
du fonctionnaire dont on lit les heurs et malheurs dans Insemmarile
lui Neculea Manea, 1907 (Les Remarques de Nicolas Manea). Paysan pauvre
devenu professeur, amoureux d'une jeune fille qui épouse un
autre homme, puis marié, père d'un enfant – sa
femme et son enfant meurent –, muté dans un lycée
en proie aux disputes et aux cabales, entouré de collègues
haineux ou médiocres dont l'un sombre dans l'ivrognerie et la
décrépitude, Manea éprouve jusqu'au dégoût
la plate ignominie de l'univers qui l'entoure. Sadoveanu excelle à nous
montrer les humiliés et les offensés qui le sont plus
par leur condition de provinciaux que par la société elle-même.
Du creux de l'abîme, ils se redressent parfois et se révoltent,
telle Haia Sanis, l'héroïne de la nouvelle qui porte son
nom – le meilleur récit, peut-être, de tout le cycle.
Petite juive de Mahala, qui est un faubourg populeux, Haia est amoureuse
d'un bellâtre et lutte contre son entourage pour sauver son amour,
mais le bellâtre part pour l'armée et l'abandonne. Haia
meurt dans d'affreuses souffrances, en accouchant.
Misérabilisme, dira-t-on, influence de Dostoïevski et du
réalisme, peinture aussi d'un milieu vrai et d'une société en
crise. Sadoveanu, pourtant, n'a rien du propagandiste social. Il dénonce
tout simplement les méfaits de l'agglomération – le
mot devant être pris non seulement dans le sens que lui donnent
les urbanistes, mais dans celui, plus général, de la
concentration d'êtres humains en un même lieu. Sadoveanu
est un pessimiste du groupe, des collectivités.
On se tromperait en imaginant quelque dialectique faisant suivre des
récits urbains à des récits villageois. En vérité,
ces deux types de récits s'entremêlent, chronologiquement,
dans l'œuvre de Sadoveanu. Et les contraintes qui pèsent
sur les citadins se retrouvent, d'un autre ordre quoique aussi lourdes, à la
campagne. L'agglomération se dissipe dans les grands espaces,
les individus ne sont plus écrasés par l'entourage ni
réduits par des violences extérieures, mais, à l'écart
de la civilisation oppressante, ils tombent sous la sujétion
toute intérieure de leur nature, modelée et figée
depuis le fond des âges. C'est une certaine sauvagerie qui les
menace. Dans Crîsma lui Mos Precu, 1904 (Le Cabaret du père
Précou), défilent d'inquiétants personnages, facilement
ivrognes et tourmentés de vagues énergies qui ne demandent
qu'à exploser. Le cabaret, pour ces êtres frustes, est
analogue à ce qu'est l'ermitage pour le moine. Ici comme là,
on médite et l'on cherche à prendre conscience de son
propre mystère. Or, l'isolement du berger ou du garçon
de ferme devant son verre de tuica (eau-de-vie de prunes), en dépit
du tumulte qui l'entoure, est pareil à celui du sihastru, du « solitaire ».
Certes, le moine ne se livre pas, comme font les convives réunis à l'Auberge
d'Ancoutsa (Hanu Ancutei, 1928), à de riches festivités
gastronomiques. Ici, la communication s'établit, si l'on peut
dire, et l'accord des âmes se noue dans la célébration
de la cuisine moldave. Il y a du Gargantua chez tout Moldave vu par
Sadoveanu, sinon chez Sadoveanu lui-même.
Cependant, la jovialité n'efface pas la hantise du drame toujours
prochain, tel celui que connaît la paysanne Vitoria, l'héroïne
de Baltag (La Cognée). Son mari, un berger, a disparu. Elle
a l'intuition qu'on l'a assassiné et elle cherche à le
prouver en se lançant toute seule dans l'enquête. Ce qui
la guide, c'est la connaissance intime des lois de la transhumance
: elle lui permet de tout reconstituer et de découvrir où et
par qui son mari a été tué.
Sadoveanu ne décrit pas la nature et le monde paysan du point
de vue de l'observateur froid, sans sensibilité ni tendresse.
Certes, les animaux domestiques ou sauvages, les arbres, les fleuves
et les hommes aussi sont présentés tels qu'ils sont,
mais ils bénéficient d'emblée, sans que nul effort
d'idéalisation ni d'embellissement ne soit nécessaire,
de l'attachement que l'on porte aux natures fortes, douées de « vertu »,
dans le sens italien du mot virtù. Que la Moldavie, telle qu'il
l'a vue, ait été pour Sadoveanu un refuge d'élection,
un vaste et accueillant ermitage de repli, on ne saurait en douter.
Bien mieux, tel un amant avide de connaître, par une sorte de
passion récurrente, les années d'enfance de sa bien-aimée,
Sadoveanu explore le passé moldave et remonte à des époques
sinon fabuleuses, du moins en partie mystiques et mythiques, bien que
relativement récentes. Ainsi la noce de la princesse Ruxanda
garde pour les Roumains une auréole de légende, même
si elle se déroule sous le règne de Vasile Lupu, au XVIIe
siècle.
Cependant, c'est plus haut dans le temps, vers la fin du XVe siècle,
lors de la glorieuse épopée de Stefan cel Mare, Étienne
le Grand, que Sadoveanu a situé sa trilogie Fratii Jderi (Les
Frères Jder, 1935). C'est un peu plus tard, sous le règne
de Tomsa, que se déroule l'action de Neamul Soimarestilor (La
Famille des Shoïmar, 1915), et plus tard encore celle de Zodia
Cancerului (Le Signe du Cancer, 1929), ce dernier roman étant
fondé sur la fiction d'un voyage accompli en Moldavie par un
Français, l'abbé de Marennes, sous le règne de
Duca-Voda – le prince Duca – vers la fin du XVIIe siècle.
Assurément, la peinture de ces rudes époques n'est pas
idéalisée et les récits de malheurs et d'injustices
ne manquent pas dans ces fresques historiques. Cependant, il en émane
avant tout comme un regret, une nostalgie et l'amer souvenir d'un temps
de gloire et de grandeur qui ne reviendra plus.
L'œuvre de Sadoveanu, immense et abondamment traduite, peut passer à bon
droit pour la meilleure des introductions à ce que les Roumains
appellent le « spécifique national ». La bibliothèque
entière qu'offre Sadoveanu à ses lecteurs, c'est la Roumanie
passée et présente, à peine noircie quand il s'agit
de la vie quotidienne urbaine, mais le faubourg et la petite ville
de province ne sont pas les lieux où se conserve l'âme
roumaine dans sa mystérieuse mélancolie et sa rudesse.
Ce sont plutôt les hauts chemins du pays, parcourus par les bergers,
la salle de ferme ou de cabaret où se racontent, à la
veillée, des légendes fantastiques et se chantent des
romances, des doïne, d'épopée ou d'amour. Ce sont
les abris, au bord des marécages, où le chasseur Sadoveanu
guette le vol des canards en écoutant les récits d'un
vieux berger, son compagnon, son confident, récits qui sont
les communs souvenirs de tout un peuple.
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