La musique roumaine doit la révélation
de son identité à Georges
Enescu qui a joué, dans son pays natal, un rôle analogue à celui
de Béla Bartók en Hongrie, ou de Karol Szymanowski en Pologne.
Il était avant tout compositeur, mais son œuvre reste encore
dans un oubli incompréhensible. L'interprète – violoniste,
pianiste, chef d'orchestre – a souvent éclipsé cet
aspect primordial de sa vocation musicale, et il en a beaucoup souffert.
Enescu s'est aussi affirmé comme un animateur infatigable – la
Roumanie lui doit ses plus grandes institutions musicales –, et
un pédagogue hors pair : il fut le maître de Yehudi Menuhin
.
Né en 1881 à Liveni, petit village du nord de la Moldavie,
Enescu découvre le violon dès l'âge de trois ans
en écoutant les orchestres populaires. Édouard Caudella,
son premier maître, prend vite conscience de ses dons peu communs
et l'envoie à Vienne où il travaille à l'Académie
de musique (1888-1894) avec Sigmund Badrich et Josef Hellmesberger (violon),
Emil Ludwig (piano)… De 1895 à 1899, il poursuit ses études
au Conservatoire de Paris, ses camarades se nomment Fritz Kreisler, Jacques
Thibaud et Carl Flesch. Avant même d'être sorti du Conservatoire,
son Poème roumain est créé aux concerts Colonne
en 1898 avec un succès considérable. Le choix des formes
classiques montre qu'Enescu cherche à s'insérer dans une
tradition, issue à la fois de l'école viennoise et de l'école
française. Mais il n'en demeure pas moins roumain, et ses deux
Rhapsodies roumaines (1901) concrétisent le succès du Poème
roumain inspiré de la même démarche directe vers
la musique populaire, citée textuellement, de façon brute.
Ces deux pièces pour orchestre marquent aussi la fin d'une certaine
approche de la musique populaire roumaine. Par la suite, Enescu effectuera
un travail de reconstitution, beaucoup plus proche de la réalité roumaine,
qu'il intégrera à sa musique, en conciliant les impératifs
formels et les sources authentiques que sa mémoire lui restitue.
Car, chez Enescu, contrairement à Bartók, tout est spontané,
mémorisé, reconstitué ; la citation s'efface au
profit de l'atmosphère.
Les tournées de concerts se succèdent et lui permettent
de jeter les bases d'une infrastructure musicale en Roumanie. Chaque
année, il revient à Bucarest, où il révèle
au public roumain la musique de son temps aussi bien que les grands classiques.
Les concerts qu'il dirige en pédagogue exceptionnel lui permettent
de former progressivement un orchestre de qualité à Bucarest.
Dès 1912, il fonde un prix de composition musicale (qui couronnera
Mihaïl Jora, Stan Golestan, Marcel Milhalovici, Dinu Lipatti...)
puis, au début des années vingt, la Société des
compositeurs roumains. Il passera les deux guerres dans son pays natal,
jouant dans les hôpitaux ou au bénéfice de la Croix-Rouge,
et reconstituant, en 1917, à Iasi, la Philharmonie de Bucarest,
en exil.
Dès 1910, il commence la composition de ce qui deviendra son chef-d'œuvre,
l'opéra Œdipe, sur un livret – en français – d'Edmond
Fleg. Il s'y consacre totalement entre 1920 et 1931. À partir
de 1927, Yehudi Menuhin devient son élève. Cette rencontre
privilégiée permettra à l'enfant prodige d'affirmer
sa véritable personnalité. Dix ans plus tard, Enescu épouse
la princesse Marie Cantacuzène.
En 1946, il quitte définitivement la Roumanie et il passera les
dernières années de sa vie à Paris, ponctuées
par des tournées de concerts et des cours d'interprétation
donnés à New York, Sienne, Fontainebleau.
Le dévouement d'Enescu à la cause des autres musiciens,
ses succès d'interprète qui lui permettaient d'agir matériellement
en leur faveur (il avouait « détester son violon »),
ont certainement nui à sa renommée de compositeur. Hormis
les deux Rhapsodies roumaines et la 3e Sonate pour violon et piano, les œuvres
d'Enescu sont rarement jouées. Pourtant, elles comptent parmi
les plus originales de leur époque. Enescu a retenu de ses années
de formation viennoise un sens profond de la construction. La variation,
telle que la maîtrisait Brahms, prend chez lui une nouvelle dimension,
continue. Les quatre mouvements de l'Octuor, conçus indépendamment
les uns des autres, forment aussi les quatre parties d'un allégro
: autre façon d'exploiter les idées cycliques qui préoccupent
alors les compositeurs.
L'ascendance française d'Enescu restera omniprésente dans
sa production. La France deviendra d'ailleurs sa patrie d'adoption. Il
a assimilé la clarté de notre orchestration et de notre
polyphonie. Mais celle-ci devient vite si complexe sous sa plume qu'il
serait plus exact de parler d'hétérophonie, tant les éléments
sont indépendants. La volonté de synthèse qui le
caractérise a poussé Enescu vers le classicisme de nos
formes (suite, menuet, bourrée, gigue) comme vers la finesse du
langage impressionniste (Symphonie no 3). Mais, lorsque le néo-classicisme
devient, au lendemain de la Première Guerre mondiale, un moyen
de s'opposer au romantisme, il le refuse globalement, car il se considère
comme « romantique et classique par instinct ».
Quant à sa démarche proprement roumaine, elle trouve dans
la fusion de ces deux héritages le moule formel et les moyens
d'expression idéaux. Le folklore brut, légèrement
aménagé, des Rhapsodies roumaines est vite dépassé.
Enescu assimile ses souvenirs d'enfance, les chants des lautari. Il les
dégage des influences tziganes, reconstitue un langage, une atmosphère
qui sont transcendés, sublimés dans sa musique. Les sources
roumaines ne s'imposent pas toujours d'emblée. Elles sont souvent
sous-jacentes, lointaines, se révélant, dans un lyrisme
ou une nostalgie discrète, l'expression de la doina. Allant encore
plus loin dans sa démarche, il adopte le parlando-rubato, voisin
du Sprechgesang d'Arnold Schönberg, qui lui permet de trouver une
nouvelle forme de récitatif s'adaptant aux impératifs d'une
musique grecque imaginaire ou aux contours de la mélopée.
Cette approche de la musique trouve son fondement dans l'amour profond
qu'Enescu portait à la nature. Jamais il n'a noté de thèmes
populaires, comme Bartók ou Kodály. C'est un homme de la
campagne dont les souvenirs de jeunesse resteront gravés à l'encre
indélébile au plus profond de lui-même. Et, chaque été,
lorsqu'il revient en Roumanie, il fuit la capitale pour se réfugier
dans la maison familiale de Dohoroi ou dans les résidences de
sa femme, à Tescani ou à Sinaia.
Fondateur de l'école roumaine, Enescu possédait un rayonnement
qui subsiste et semble s'amplifier au-delà de sa mort. La jeune
musique roumaine se situe dans sa trajectoire spirituelle et lui doit
beaucoup sur le plan esthétique. Pédagogue et non professeur,
il a formé un illustre disciple, Yehudi Menuhin : « Tout
ce que je fais porte son cachet. » Mais Enescu n'a pas fait école
au sens strict, ni comme compositeur, ni comme violoniste. Il a donné des
impulsions, il a permis à des talents de se révéler
grâce à un enseignement adapté à leur propre
tempérament. Christian Ferras, Henryk Szeryng, Arthur Grumiaux,
Ivry Gitlis, Dinu Lipatti, les membres du Quatuor Amadeus ont été profondément
marqués par son approche de la musique, une démarche hors
du temps, qui semblait nouvelle au début du XXe siècle,
mais qui reste actuelle, à mi-chemin entre le rigorisme et le
romantisme qui habitent en chacun.
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