Mihail Eminescu est né le 15 janvier 1850 à Ipotesti,
village de haute Moldavie. Sa famille était d'origine paysanne,
mais son père avait réussi à devenir intendant de
domaine et même à acquérir un titre de petite noblesse.
Le jeune Mihail fit ses études au lycée de Cernauti et,
dès l'âge de quatorze ans, il manifesta un curieux désir
d'indépendance et d'évasion : il suivit en Transylvanie
des acteurs ambulants. On trouve sa trace à Bucarest en 1868.
Puis son père l'envoie comme étudiant à Vienne où il
se mêle à la jeunesse libérale et écrit ses
premiers poèmes. Après un bref séjour à Iasi,
il repart pour l'étranger, à Berlin cette fois, grâce à l'appui
de la Société littéraire Junimea et de son président
Titu Maiorescu.
Ce poète – le plus grand de la Roumanie – avide de
culture universelle et fin connaisseur de la poésie populaire
nationale a élaboré une extraordinaire synthèse
entre, d'une part, les vieux thèmes que lui fournissait son érudition
: vanité des choses, fragilité de l'être, de la nature
et de l'amour, menace du néant ou révolte contre le destin,
et, d'autre part, l'inspiration originale et forte de ce peuple de villageois
et de pasteurs issus des lointains Daces, colonisés par les Romains.
Par toute son oeuvre, Mihai Eminescu a réalisé une vaste
et profonde synthèse visionnaire du filon ancestral, thraco-dace
et latin, de cette culture qui, au long de plus de millénaires,
se développa en des formes spécifiques sur le territoire
compris entre le Danube, les Carpates et la Mer Noire- la culture roumaine.
En vingt ans seulement- entre 1864 et 1883- Mihai Eminescu a réussi à parachever
son œuvre ; ce court laps de temps lui fût suffisant pour
marquer profondément la culture roumaine, par l'affirmation ardente
de ses idéaux de justice sociale, d'unité, d'indépendance
et de souveraineté nationales, par son combat inlassable pour
le Vrai et le Beau, dans la vie et l'art. Il a éveillé dans
l'âme du peuple roumain la conscience de son être historique,
de l'ancienne Dacia, en lui révélant, de la sorte, une
ligne maîtresse de son évolution ultérieure, en vue
de devenir l'égal des peuples du monde entier, de se libérer
des aléas tragiques ayant trop longtemps marqué son histoire,
en vue de défricher les voies de son brillant avenir inscrit dans
le rythme intense de la culture et civilisation européennes.
Il rentre définitivement au pays, en 1875, sans avoir acquis
de titre universitaire dans la discipline qu'il avait choisie, la philosophie.
Ses amis conservateurs, dont le parti est au pouvoir, le font nommer
bibliothécaire à Iasi puis inspecteur des écoles.
Il s'adonne un moment au journalisme, mais la défaite électorale
des conservateurs l'amène à quitter Iasi pour Bucarest
où il arrive au mois d'octobre 1877. Il entre alors au journal
de ses protecteurs, Timpul (Le Temps). Mal payé, mal logé,
se nourrissant mal, il mènera une vie de bohème, marquée à partir
de 1883 par l'alternance de crises dépressives et de périodes
de lucidité. Interné dans un hospice en 1889, il meurt
le 15 juin à la suite d'une blessure à la tête, un
de ses compagnons d'infortune lui ayant lancé une pierre.
Ses ardents et courageux idéaux patriotiques, le rayonnement
d'intense beauté de l'expression artistique de sa pensée
et sensibilité, son inégalable contribution a l'évolution
de la culture et littérature roumaines, a son ouverture universelle,
ont fait de Mihai Eminescu "le génie national", "le
poète sans paire", "le créateur de générations", "le
poète le plus poète", "le créateur d'uniques
beautés"; ces caractérisations sont le fait des plus
illustres représentants de la culture roumaine.
Presque ignoré de son vivant où il n'a publié qu'un
volume de Poésies (1884), il est pourtant le plus grand poète
lyrique roumain. Eminescu chante dans une langue ample et forte l'antagonisme
entre les valeurs spirituelles et la société contemporaine,
le passé de son pays et les espoirs qu'il met dans l'indépendance
de son peuple. Les souffrances de l'amour, une aspiration douloureuse à se
fondre avec la nature vibrent dans ses poèmes et font de son œuvre
l'expression désespérée de la solitude et de la
nuit. Son chef-d'œuvre reste sans doute la ballade lyrique intitulée
L'Étoile du soir. Mais il est l'auteur d'une œuvre très
abondante publiée après sa mort, parmi laquelle une nouvelle
poétique, Pauvre Denis, écrite en 1872 et un roman inachevé,
Génie stérile.
Mihail Eminescu est avant tout un poète lyrique d'une extraordinaire
puissance verbale. Il y a une langue roumaine antérieure à son œuvre
et une langue nouvelle, qu'il a forgée et que tous les poètes
roumains, après lui, essaient de manier.
Poète de l'amour, Eminescu chante l'impossible bonheur : la femme
devrait le comprendre, l'aider à se comprendre soi-même
et surtout lui accorder la féerie lascive sous la pluie des fleurs
de tilleul, loin du monde, au cœur de la forêt complice. Après
Vigny, Eminescu a traité la femme de Dalila, mais c'est pour la
mieux supplier : « De ce nu-mi vii ? » (« Pourquoi
ne viens-tu pas ? »). Les arbres, la colline, le bois touffu, « frère
du Roumain », sont le décor de la joie d'aimer. Cependant
ailleurs, plus haut, plus loin et comme dans un autre univers, la vision
d'une errance d'astres formés de minéraux hostiles, dans
un cosmos d'apocalypse, ne cesse de hanter l'imagination d'Eminescu.
La lune, astre froid, se promène au-dessus des mers et des étendues
mortes, en étrange contraste avec l'intimité de la forêt
moldave. De sa propre mort l'homme peut se servir comme d'un argument
de blasphème à l'égard de la divinité. Mais,
nouveau contraste : Eminescu, qui prend les traits d'un Dace pour mieux
clamer son athéisme, a composé de très délicates
litanies à la Vierge.
À
part les cinq épîtres, qui sont relativement longues – elles
ont quelques centaines de vers chacune –, l'œuvre d'Eminescu
se réduit à un recueil de courts poèmes, des sonnets,
des pièces en forme de romances populaires, cent trente morceaux
environ. Mais cette œuvre publiée ne représente qu'une
très petite partie, le vingtième, peut-être moins
encore, des textes manuscrits laissés par le poète. Et
ce n'est pas un des aspects les moins dramatiques de cette existence
qu'elle cesse au moment de sa plus grande fécondité. Eminescu
avait le pressentiment de sa fin. Dans un de ses vers, il note que l'instrument
est brisé et que le maître est devenu fou. Il avait également
claire conscience de son génie et de son destin comme poète
et comme homme. Il a laissé dans son chef-d'œuvre, le poème « Luceafarul » (Hypérion),
une sorte de testament spirituel : une jeune enfant, fille de roi, est
amoureuse d'un astre brillant. Elle l'appelle chaque soir de la fenêtre
du château paternel, au bord de la mer. Ému par cette invocation,
l'astre descend des cieux et surgit de l'océan sous les traits
d'un prince. Mais la jeune fille lui demande davantage : qu'il renonce à son éternité d'astre
pour devenir un être humain. Hypérion s'engage alors dans
une longue errance interstellaire pour rejoindre Dieu afin d'obtenir
la cessation de son privilège. Mais, de là-haut, le Seigneur
lui montre un affreux spectacle : la fille du roi, Catalina, s'est laissé prendre à l'amour
d'un jeune page. Elle est avec lui dans son jardin et demande à l'astre-prince
d'illuminer son bonheur. Hypérion comprend la vanité du
sacrifice auquel il allait consentir. Il ne rejoindra pas les humains.
Il restera à jamais nemuritor si rece, « immortel et froid ».
Que ce chef-d'œuvre ait été composé en quatre-vingt-quatorze
petites strophes de quatre vers courts, sur le rythme et selon la facture
des poèmes populaires, voilà qui donne au plus haut sommet
de la lyrique roumaine le caractère d'une extraordinaire réussite.
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