Emil Cioran passe pour un des grands écrivains-philosophes
français. En effet, tout en gardant avec sa Roumanie natale
des liens émotifs et épistolaires, il a vécu des
déracinements qui l'ont par la suite empêché à jamais
d'y retourner. Il est devenu Français par choix, par amour pour
la langue française, par dépit aussi sans doute.
Ni poète, ni philosophe, ni sociologue, aussi secret que Michaux,
son frère en « connaissance par les gouffres »,
aussi téméraire que Blanchot dans l'expérience
suicidaire de l'écrire, c'est sur lui-même d'abord que
Cioran semble expérimenter la volonté iconoclaste qui
génère ses ouvrages. Né en 1911 en Roumanie, où il
publie ses premiers livres, écrits en roumain (Sur les cimes
du désespoir, 1934 ; Des larmes et des saints, 1937), il vient
en 1937 à Paris grâce à une bourse d'études
et s'y fixe définitivement. C'est en 1947 qu'il abandonne sa
langue maternelle pour apporter au français, tout comme Ionesco
sur le plan du verbe, une espèce de délire de la réflexion
dont la première expression sera son Précis de décomposition
(1949). Authentique bergsonien au terme d'études supérieures
de philosophie, il se tourne ensuite vers Nietzsche auquel il reprochera
bien vite de « n'avoir démoli les idoles que pour les
remplacer par d'autres » et préférera Marc Aurèle
voire Joseph de Maistre dont il tracera un portrait éblouissant
(Essai sur la pensée réactionnaire, 1957, repris dans
Exercices d'admiration, 1986, qui rassemble les textes consacrés à des écrivains).
Décapante, corrosive, maniant les figures logiques du paradoxe,
du syllogisme ou de l'aporie que pour mieux exprimer l'absurdité,
empruntant les ressources de la vocifération, du juron, de l'épitaphe
et presque du borborygme, l'œuvre de Cioran ne s'érige
que contre soi, l'humain et le monde. Se souvenant des écrits
gnostiques qui disent la mauvaiseté substantielle du monde,
elle s'organise comme une manière de contre-Évangile,
comme un discours unanimement dévastateur qui prétend
ne rien laisser réchapper.
Reste à dire que cette œuvre — et c'est peut-être
là sa plus grande force —, bien loin de faire de sa propre
existence une valeur ultime, rescapée du désastre général,
déjoue constamment l'assertion et la thèse par le recours
aux formes brèves qui n'ont pas le temps de « prendre »,
par le travail continu de la dérision et de l'auto-ironie, toujours
plus féroce, plus acharnée à se défaire
dans l'instant où elle se formule (Écartèlement,
1979 ; Aveux et anathèmes, 1987). Car « un livre qui,
après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même,
nous aura exaspérés en vain ».
Avec les années, publiant plusieurs livres désormais
tous en français, Cioran est devenu "l'aristocrate du doute",
analyste lucide et agressif, philosophe marginal, critique féroce
de ses contemporains. Mais en même temps, "si le scepticisme
et la lucidité - donc une parole totalement libre - se trouvent
au coeur de son oeuvre, celle-ci se voit transcendée, "rachetée" même,
pourrait-on dire, par un style d'une perfection et d'une élégance
qui ne sont pas sans rappeler ce XVIIIe siècle français
des Lumières qui a toujours représenté pour lui
un summum de la civilisation et en fait l'un des plus grands prosateurs,
dans la lignée de Baudelaire et de Valéry.
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